Album photos et souvenirs
- Vincent Pessama

- 23 déc. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours

L'album de Zénaïde
Photo 1 (par Marianne)
Zénaïde s'arrête sur cette photo : 1976 - Le Tour de France- Col du Tourmalet. Un petit sourire s'esquisse. Déjà cinquante ans ! Elle ferme les yeux pour raviver ses souvenirs. Elle revoit les magnifiques paysages entrevus depuis Luz-Saint-Sauveur jusqu'au Col du Tourmalet. La montagne nue, juste enherbée et les pics rocheux, la route en lacets... Sur cette image, prise à cinq kilomètres de l'arrivée, on voit le troisième du Tour, Raymond Poulidor, et la caravane qui le suit. Mais on ne voit pas à quel point il est déterminé, on n'entend pas combien il ahane, on ne sait rien de la douleur générée par cette exigeante ascension.
Zénaïde sait, elle y était, mais ce n'était pas la caravane qui l'intéressait, encore moins le vainqueur du Tour, Lucien Van Impe cette année là, non, c'était le copain qu'elle était venue soutenir et qui arriva cent-vingt et unième. Un mois après ils revenaient tous les deux dans les Pyrénées pour de petites vacances et leur idylle naissante se concrétisa lors des superbes randonnées qu'ils entreprirent. Ils se rendirent également au Pic du Midi en wagonnet à crémaillère, aujourd'hui il a été remplacé par un téléphérique. Elle avait pu regarder les planètes depuis l'observatoire et ramené toutes les cartes postales de ces astres vendues sur place.
Quels beaux souvenirs! Voilà bien longtemps qu'elle n'avait pas pensé à Giuseppe. Elle rouvre les yeux et revient à la réalité. Qu'est-il devenu, se demande-t-elle. Et si elle était passée à côté du grand amour à l'époque? Peu douée sur les réseaux sociaux, elle va se faire aider par (?) pour retrouver sa trace.
Photo 2 (par Marie-Thérèse)
Tiens ! une photo du 31 décembre 78. Le doigt de Zénaïde reste en suspens sur le coin de la page. Les souvenirs affluent tel un torrent tumultueux.
C’était une soirée costumée avec le petit groupe d’amis fidèles de l’époque. Très soudés, ils ne manquaient de célébrer ensemble aucun anniversaire, aucune pendaison de crémaillère et bien entendu aucun réveillon.
Cette année- là, la soirée était organisée dans leur appartement aux Chartrons. C’était un dimanche et la journée avait très mal commencé. Comme à son habitude, son mari Hervé avait ignoré une bonne partie de la liste de courses. Il avait fallu courir chez le traiteur débordé, faire la queue chez le pâtissier exténué et bien sûr l’ascenseur était hors service depuis deux jours. La pâte à blinis était ratée, le bordeaux bouchonné. Bref un dernier jour de l’année aux allures de cataclysme. Et pourtant dès que les copains avaient envahi bruyamment le salon, elle avait tout oublié comme si leur présence la lavait de tout souci.
Cette photo où ils dansaient le sirtaki main dans la main malgré la tenue ridicule qu’avait choisie Hervé, cette photo la réjouit comme témoignage d’un bonheur passé mais lui fait aussi pressentir l’accablement des années plus sombres qui l’ont suivi.
Photo 3 (par Jean-Pierre)
Elle n'avait pas le moral, et ne regardait plus devant, vers l'avenir, mais derrière, dans le rétroviseur, vers le passé. Son refuge, c'était les photos qui gisaient pêle- mêle dans une vieille boîte décorée de fleurs noires sur fond rouge. Son regard venait de s'arrêter sur l'une d'entre elles, un peu décolorée, qui, a première vue, n'exigeait pas une attention aussi soutenue. Ce n'était qu'une antique 2 CV stationnée sur le côté gauche d'une rue déserte. En arrière plan, de l'autre côté de la voie, une haie taillée assez bas, préservait mal l'intimité d'un immeuble cubique des années 70. Mais ce qui accrochait le regard, et donnait à l'ensemble un air printanier, c'était le jaune flamboyant d'un immense arbuste qui soulignait le rose pimpant de la voiture. On sentait que la restauration de cette Deuche, avec la recherche d'un contraste entre son capot et le pourtour des fenêtres, d'une part, et la partie basse, d'autre part, avait été réalisée avec beaucoup de soin et d'attention. Ce lifting, cependant, ne pouvait dissimuler tout à fait, non pas la vétusté, mais les rides d'une vaillante petite voiture qui avait une histoire.
Tout lui revint : le temps où elle l'avait rencontré, le temps des sorties à la mer, le temps où ils ne s'étaient plus quittés... Après de longues fiançailles, ils s'étaient mariés, au début des années 80. Un peu par fétichisme, un peu par économie, ils avaient conservé la 2CV de leur jeunesse, mais las de son gris si triste, ils avaient décidé de la repeindre. Elle avait su imposer le rose qui était sa couleur préférée. Mais il n'était plus et elle avait décidé de se défaire de cette auto qui réactivait sa peine. Seuls ceux qui la connaissent bien, savent que le rose est toujours sa couleur préférée, et Zénito, son cacatoès rosalbin, est là pour en témoigner ! Mais il ne parvient plus, depuis qu'elle est retraitée, à lui faire oublier sa solitude, sentiment dont elle a du mal à se défaire malgré toute les activités sensées donner un sens à sa vie. Il lui arrive parfois d'imaginer une âme sœur partageant son mal-être...
Photo 4 (par Alain)
Paraaapent’.... Paraaapent’...
Zénito régulièrement prononçait ces mots.
Zénaïde savait parfaitement à quoi son perroquet faisait allusion. Alors, c’était pour elle
l’occasion, de feuilleter son album de photos. Immanquablement, elle s’attardait sur celle d’un vol en parapente dont on ne distinguait qu’une petite voile rouge et une minuscule tâche, une personne attachée en dessous.
Paraaapent’.... Paraaapent’...
Zénito insistait... Mais à chaque fois, une, puis deux larmes coulaient sur son visage. Elle,
habituellement si sure d’elle, maîtrisant si bien ses émotions, conseillant à tout un chacun le
yoga pour éviter d’être envahi par son passé, ressentait la même douleur...
C’était en juillet 2012. Belles vacances dans les Alpes à Samoens.
Elle fixa la minuscule tâche au centre de la photo, photo qu’elle avait alors prise. Saisi sa loupe comme à chaque fois. Mais rien n’était visible. Trop petit !...
Paraaapent’.... Paraaapent’...
Ce jour là, le 17 juillet, après des cours en double, il avait décidé de le faire en solo. Zénaîde avait bien essayé de l’en dissuader. Mais autant parler à un mur. Il disait : « C’est aujourd’hui ! Le temps en plus est beau... ». Après son départ vers le plateau, point de départ du vol, après un simple signe rituel de la main, elle était allée s’installer paisiblement sur un pliant l’attendre au bord du champ d’atterrissage d’où l’on pouvait observer les vols permanents des participants à ces 10 minutes de vol en double ou solo.
Paraaapent’.... Paraaapent’...
Elle aperçut alors sa voile rouge, elle savait qu’il serait seul à en avoir une ce jour là, et le suivit des yeux. La voile virevoltait, montait, descendait, s’éloignait, revenait... Finalement, elle se sentait progressivement de plus en plus rassurée, confiante, voire fière. Quelle maîtrise, pensait-elle. Et puis, le paysage grandiose méritait bien qu’on s’attarde un peu sur sa splendeur. Les figures qu’il multipliait se faisaient de plus en plus audacieuses, maîtrisées, artistiques, diversifiées.
Paraaapent’.... Paraaapent’...
Mais le temps imparti s’achevait et l’heure du déjeuner approchait. Zénaïde le voyant très haut passer au dessus d’elle, rangeât son pliant. Debout, elle se préparait pour le retour. Les
atterrissages se multipliaient et cela allait bientôt être son tour. Guidé par talkie-walkie, c’était finalement très rassurant. De l’inquiétude pour rien, se dit-elle. Un petit vent s’était levé. Raisonnable de rentrer. Quelques nuages gris, de plus en plus gris envahissaient maintenant le ciel. Finalement, elle avait envie que cette expérience, fruit de longues heures d’initiation pénibles pour elle, se termine. Mais il y avait si peu d’accidents...
Paraaapent’.... Paraaapent’...
Calmant ses craintes, elle le vit descendre un peu, s’écartant vers l’est comme il fallait le faire
pour atterrir comme tous les autres dans le sens est-ouest. Mais, au lieu de le voir faire demi-tour pour commencer son atterrissage, elle s’aperçut qu’il continuait vers l’est. De plus en plus, de plus en plus, reprenant même un peu de hauteur. Il passa au dessus des champs, puis au dessus des cimes des grand sapins. Et puis, plus rien... Il avait disparu... Debout, Zénaïde était tétanisée...
Paraaapent’.... Paraaapent’...
On lui raconta, plus tard, que là-bas, derrière les grands sapins, dans un champ, on avait retrouvé la voile abandonnée au sol, ainsi que le harnais...vide. Nulle trace d’accident. Nul signe expliquant quoi que ce soit. Elle ne revit jamais son mari. Depuis, elle expliquait, sans détail, qu’elle était veuve. Sans autre précision. Personne ne savait que ce jour-là, il était parti avec Noémie, 22 ans, femme de ménage à l’hôtel. Elle venait de toucher anonymement le gros lot à la loterie. Zénaïde ne savait pas que feuilletant, en ce mois de décembre 2025, l’album de photos, elle allait bientôt le retrouver, là, devant-elle... Mais alors dans quelles circonstances....
Paraaapent’.... Paraaapent’...
La photo chez Aude et Sophie
La photo est encadrée et posée sur un meuble dans l’appartement d’Aude et Sophie. Un narrateur externe raconte. Sur la photo : un Saint Bernard couché dans le coffre d’une voiture, une GS probablement.
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Tante Jeanne, la sœur de la mère d’Aude est venue leur apporter un pot de confiture de melon d’eau, traditionnellement cuisinée dans la famille à l’approche de Noël. Sophie lui propose une tasse de thé et une tranche de panettone. Sur la table basse, dans un joli cadre doré, la photo de Max. En attendant que son thé refroidisse, Jeanne prend le cadre dans ses mains et l’observe avec attention. Elle murmure « il sentait tellement bon », c’est le rosier Delia, un peu flou sur le coté droit la photo qui a retenu son attention.
Puis elle en vient à Max « Ah ! ce chien adorait les voitures, dès qu’une portière ou un coffre restait ouvert, il s’y installait. Je crois bien que là, c’est la GS de Christian. Ils l’avaient achetée à la naissance du second, dans leur vieille 4L il n’y avait pas la place pour le landau à coté du siège de l’aîné. Il prenait de la place, ce chien et il était tellement collant aussi. Je ne me souviens plus très bien comment il est arrivé dans la famille. C’était peut-être au retour de ces vacances dans le pays basque, ils avaient campé sur les bords de la Nive et le propriétaire du camping cherchait à caser ses chiots. Tu connais ta grand-mère, elle a craqué pour cette adorable boule de poil, sans se soucier de ce qu’elle deviendra quelques mois plus tard. Il lui en a toujours été très reconnaissant et débordait d‘affection pour elle. Tu ne t’en souviens pas Aude, mais il veillait sur toi quand tu dormais dans ton couffin et quand tu as commencé à marcher, il acceptait sans broncher que tu te tiennes à ses poils et combien de siestes tu as fait couchée contre lui. Un jour, on vous a même trouvé ensemble dans sa niche Il était encombrant, mais tellement facile à garder, ils nous l’avaient confié l’année où ils sont partis en voyage organisé à Rome. Je l’emmenais en promenade tous les jours. Je lui parlais et il m’écoutait avec attention, jamais il ne tirait sur sa laisse, c’était un amour de chien. Ils ne l’ont d’ailleurs pas remplacé après sa mort.
La photo de Cyrielle
Cette photo, tant de fois regardée-désormais cornée aux angles à force de passer d’un livre à l’autre, d’un sac à l’autre- était devenue son talisman, son porte-bonheur. C’est idiot, se disait elle souvent, mais l’idée de la perdre la rendait folle. Il lui semblait qu’alors plus rien ne la préserverait du malheur ambiant. Cette folle pensée-si peu rationnelle, tellement éloignée de l’image qu’elle donnait d’elle-même-elle, l’avait toujours tue. C’était son secret, un secret têtu et beau comme l’enfance.
Cyrielle n’oublierait jamais ce jour-là. Son grand père était revenu radieux d’une sortie de pêche à pieds. Il avait exhibé avec fierté un magnifique homard dont il avait bloqué la fuite. Cyrielle avait participé avec enthousiasme à la cuisson du crustacé. Elle se souvient encore du sentiment jubilatoire de puissance et de supériorité alors éprouvé. Son jeune frère hurlait de terreur devant l’immonde bestiole ; elle, s’était promue assistante cuisinière de sa grand-mère. Elle était admise dans l’antre des grandes personnes.
Elle sourit toujours avec tendresse devant l’image du bonheur absolu qu’elle incarne sur cette photo, prête à déguster le fruit de son labeur. Elle entend encore le rire de sa grand-mère. Ce rire auquel elle se réchauffait si souvent. Mamie chaleureuse, aimante, attentive qu’elle espérait immortelle… mais qui ne l’était pas.
Cette photo des jours heureux, cette petite fille aux yeux pleins d’étoiles, une serviette sagement nouée autour de son cou, c’est la fillette du temps jadis. Celle qui pensait que le temps n’est pas assassin, qui croyait que l’amour suffit à garder à jamais près de soi ceux que l’on aime tant.
Cette photo c’est une porte ouverte sur ce passé si cher, sa madeleine de Proust, où l’espace d’un instant tout peut recommencer.


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